Les «petits miracles» d’un directeur d’école

Par Chantal Cleary | mars 07, 2013
Ce directeur d’école «blanc» a réussi, au fils des ans, non seulement à diminuer le décrochage scolaire dans son établissement, mais aussi à se faire «respecter» par ses élèves innus.

Sept-Îles | Il est assez inusité de retrouver une table de billard dans une école secondaire. C’est encore plus surprenant d’apprendre que la- dite table a servi de monnaie d’échange pour faire stopper le vandalisme.

«C’est une méchante bonne idée, hein?», lance en ricanant le directeur de l’école, Ghislain Caron.

Ce dernier dirige depuis 10 ans à sa «drôle de façon» l’école secondaire Manikanetish, située dans la communauté innue Uashat-Maliotenam, à Sept-Îles.

Ce directeur d’école «blanc» a réussi, au fils des ans, non seulement à diminuer le décrochage scolaire dans son établissement, mais aussi à se faire «respecter» par ses élèves innus.

«Mais il faut être inventif. La première année que je suis arrivé ici, on a eu pour 5000 $ de vandalisme. J’ai promis aux élèves que je leur achèterais une table de billard si ça arrêtait pendant au moins six mois. Ça a marché», se réjouit M. Caron.

Fin des règlements

Un peu plus de 200 étudiants fréquentent l’école Manikanetish. À l’instar d’autres communautés autochtones, la toxicomanie et la violence y font des ravages.

Face à cette réalité «particulière», Ghislain Caron a adopté une façon de gérer son école qui est tout aussi «spéciale».

«J’ai aboli tous les règlements pour n’en garder qu’un : le respect. Et ça marche. Nul besoin de taper continuellement sur la tête des enfants. Ils le savent qu’ils ont des problèmes, il faut juste leur montrer qu’ils sont bons, qu’ils sont capables de réussir. Ça prend de l’amour et de la rigueur.»

«Je peux suspendre sept élèves la même journée s’ils ne sont pas en état d’aller à l’école. La rigueur est très importante. Mais il faut aussi savoir être souple. J’ai présentement trois filles qui vont accoucher bientôt et deux qui sont enceintes. Je vais tout faire pour les accommoder à leur retour en classe.»

«Il faut savoir se mettre à la place des élèves. Oubliez ça les devoirs à la maison! Quand un enfant vit avec sept autres personnes dans la maison et qu’il n’a même pas de chambre, il est loin d’être dans les conditions idéales pour étudier», lance M. Caron.

«Donnez-nous le temps»

Comme à Manikanetish, le personnel de l’école primaire Johnny Pilot tente aussi de s’adapter le plus possible à la réalité de ses petits élèves, afin de les garder à l’école.

«Le problème, c’est que l’enseignement chez les Autochtones n’est pas encore tout à fait au point», témoigne Yvette Vachon, enseignante en 4e année.

«Il ne faut pas se décourager. Ça fait à peine 60 ans qu’il y a des écoles autochtones. Imaginez : je suis née dans le bois et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de six ans. Donnez-nous le temps de vous rattraper. On cherche encore notre place», plaide-t-elle.

Le manque de ressources explique aussi en partie l’insuccès scolaire de plusieurs enfants, croit Mme Vachon.

«Nous avons des cas lourds parmi les enfants, beaucoup plus lourds qu’ailleurs. Des enfants nous confient des choses et on n’est pas capable d’assurer un suivi adéquat».

«Ces enfants et adolescents connaissent des situations qu’un enfant blanc ne serait jamais capable de vivre. Comme directeur d’école, il faut absolument prendre ça en considération», renchérit Ghislain Caron.

Des petits miracles

La démarche de ce dernier semble porter fruit. De plus en plus d’étudiants quittent l’école Manikanetish avec un diplôme en poche.

En lecture et en écriture, les moyennes des groupes de secondaire 1 atteignent respectivement 57,5% et 55%. Même si ces résultats se situent en deçà de la note de passage, M. Caron les qualifie de «petits miracles».

«On avance! Et dans la bonne direction! C’est de mieux en mieux», se réjouit-il.

«La mission de l’école ne se limite pas à la réussite scolaire. On veut que nos élèves se sentent aussi en confiance et fiers d’eux que les élèves blancs qui fréquentent l’école régulière, pas loin d’ici.»

«Lors de la première élection de Barack Obama, j’ai fait regarder la cérémonie d’investiture à mes jeunes, à titre d’exemple. Pourquoi un Autochtone ne pourrait-il pas aspirer à devenir le premier ministre du Québec? Ils ont le droit aussi de réussir».