Les surdoses mortelles se multiplient

Par Le Devoir | juin 06, 2014
Les drogues de rue aux effets potentiellement mortels continuent de faire des victimes à Montréal et ailleurs.
Ces drogues sales ont fait 15 morts dans la métropole depuis le début mai, dont 6 dans la dernière semaine, et causé 28 intoxications graves, soit trois fois plus qu’en temps normal.

La Direction de santé publique de Montréal a fait une mise à jour jeudi matin des cas de surdoses rapportés sur son territoire. Cette vague d’intoxications s’étend désormais à Laval et aux Laurentides, où deux cas ont été signalés, et deux autres à Gatineau.

Des victimes ont été recensées dans toutes les tranches d’âge, de 24 à 65 ans, et les réactions graves ont été observées tant chez des toxicomanes endurcis que chez des consommateurs occasionnels. « Consommer ces drogues, c’est comme jouer à la roulette russe. Les gens qui [les] consomment prennent le risque de mettre leur vie en danger », a insisté jeudi le directeur de la Santé publique, le Dr Richard Massé.

Quinze décès en moins d’un mois, c’est du jamais vu dans la métropole, où l’on note bon an mal an environ 70 décès par surdoses, soit 5 ou 6 par mois.

À la veille du Grand Prix de Formule 1, alors que s’apprêtent à débarquer à Montréal des milliers touristes en quête de sensations fortes, le Dr Massé ne cache pas son inquiétude. C’est pourquoi il a lancé jeudi un nouvel appel à la prudence, une semaine après le dévoilement des premiers cas de surdoses liés à ces drogues.

« Nous répétons notre appel à la vigilance auprès du public et mettons en garde les gens qui consomment de façon fréquente ou occasionnelle des drogues par injection, par voie nasale ou par inhalation. La drogue peut être modifiée par des produits de coupe qui peuvent augmenter la puissance et provoquer des arrêts respiratoires », a-t-il expliqué.

Alerte au Fentanyl

Dans la plupart des décès observés, la présence de Fentanyl était en cause, selon les informations recueillies ces dernières semaines auprès des salles d’urgence, des médecins et des ambulanciers d’Urgences-santé ayant traité ces patients en surdose.

Ce médicament, un analgésique 40 fois plus puissant que l’héroïne et jusqu’à 100 fois plus puissant que la morphine, entraîne un état léthargique pouvant rapidement dégénérer en arrêt cardio-respiratoire.

Le Dr Massé presse les consommateurs de drogue de contacter le 9-1-1 dès l’apparition de signes inhabituels ou d’effets plus soutenus que ceux normalement ressentis après l’absorption d’une dose de cocaïne, d’héroïne ou de toute autre drogue vendue dans la rue. Les effets de ces drogues coupées se feraient très rapidement sentir.

L’enquête se poursuit pour mieux saisir l’origine et l’ampleur de ce phénomène, mais des situations similaires ont été rapportées dans d’autres provinces, notamment en Colombie-Britannique où le Fentanyl fait aussi des ravages.

La pureté de l’héroïne contenue dans les drogues de synthèse serait aussi pointée dans ces décès en série. Les doses létales retrouvées contenaient de l’héroïne concentrée à 40 %, alors que la concentration en héroïne des drogues de rue dépasse rarement les 8, 10 ou 12 % tout au plus. « Il y a probablement aussi d’autres produits présents dans ces drogues qui ne sont pas encore identifiés », a ajouté le directeur de la Santé publique.

Drogues injectées : six fois plus de surdoses

Bien que le danger guette tous les usagers, la situation est particulièrement préoccupante chez les utilisateurs de drogues injectables, chez qui le nombre de surdoses rapportées en moins d’un mois serait cinq à six fois plus élevé qu’en temps normal. À Vancouver, on a aussi noté deux fois plus de décès qu’à l’ordinaire chez cette clientèle.

Par contre, de graves réactions sont aussi survenues chez des consommateurs de cocaïne, a mis en garde le Dr Massé. « Nous savons qu’une personne ayant consommé de la cocaïne au travail s’est retrouvée dans un coma de 12 heures et est toujours hospitalisée. Elle a la chance de ne pas en être décédée. »

Si la couleur ou la texture des drogues achetées diffèrent de leur apparence habituelle, les autorités de santé publique pressent les usagers de ne pas la consommer. Même les gens ayant des fournisseurs réguliers doivent être aux aguets, puisqu’on ignore si ces drogues létales ont été coupées dans des laboratoires clandestins ou plus loin dans la chaîne, chez ceux qui les distribuent.

« Pour des raisons de coûts, la drogue peut être diluée avec de l’Ajax, du talc ou de l’oxycodone. En ajoutant des opiacées, comme le Fentanyl, les vendeurs pensent compenser la perte d’effets due aux produits de coupe. Or, le Fentanyl est tellement puissant qu’une faible erreur de dosage peut avoir des effets catastrophiques », ajoute le médecin.

Les autorités n’ont d’autres conseils que de suggérer aux toxicomanes de ne jamais consommer seuls, de réduire leurs doses et de s’injecter lentement. L’idéal serait bien entendu que les gens s’abstiennent de consommer toute drogue, mais c’est une situation qui ne correspond pas à la réalité, précise le directeur de la Santé publique. « On pourrait être angélique, mais il faut être pragmatique et envoyer un message clair pour minimiser les méfaits. »

Plan d’intervention sur le terrain

Devant cette flambée de décès, les autorités de santé publique ont invité tous les intervenants des unités de soins intensifs et des salles d’urgence, ainsi qu’Urgences-santé à appliquer un protocole prévoyant l’injection de naxolone, un antidote aux opiacées, à toute personne en détresse présentant des signes de surdose. Les intervenants en santé seront appelés à contribuer à l’enquête en rapportant tous les incidents et en prélevant des échantillons de sang aux victimes toujours hospitalisées. De leur côté, les services policiers seront chargés de recueillir des échantillons de drogue en circulation sur le marché pour pouvoir pousser plus loin l’analyse de leurs composantes.