Le silence d’un gouvernement indifférent

Par Le Devoir | août 27, 2014
Des milliers d’autochtones et de Canadiens plaident depuis plusieurs années pour qu’une enquête soit menée au sujet de la disparation de femmes autochtones au pays.

Cher Stephen Harper,

Vous êtes bien la dernière personne à qui j’ai envie d’écrire. Mais je me sens bien obligée de le faire, j’en sens l’urgence depuis que vous avez annoncé votre rejet d’une enquête nationale autour de la disparition de femmes autochtones. C’était quelques jours après que le corps de Tina Fontaine, 15 ans, fut trouvé dans la rivière Rouge, au fond d’un sac.

 

En mai dernier, la GRC publiait des statistiques : 1181 cas de disparitions depuis 1980, ce qui signifie 16 % des homicides sur l’ensemble du Canada, 11,3 % des disparitions de femmes canadiennes. Je ne suis pas spécialiste du droit, je ne m’y connais pas bien en commission d’enquête, mais ce que je comprends intimement, c’est qu’encore une fois, la question autochtone et la question des femmes, de la violence faite aux femmes, se trouvent balayées sous le tapis.

 

Les corps de police font leur travail, dites-vous, ils traitent les cas et résolvent les crimes. Vous le dites avec cette assurance des gens qui ne sont menacés de rien, qui ne doutent ni d’eux-mêmes ni de leur parole. Vous dites ça sans hésiter alors que rien n’est moins assuré que le travail fait autour de ces cas. Et puis, M. Harper, la question n’est pas là. Il ne s’agit pas de voir chacun de ces crimes comme indépendant l’un de l’autre, chaque disparition, chaque meurtre, chaque corps de femme ou de fille violé, meurtri, battu, mutilé, assassiné comme un cas unique, une exception. Ce qu’on voit, ici, c’est que l’exception est devenue la règle.

 

Il y a un système, économique, politique, culturel, qui permet la discrimination endémique des populations autochtones et des femmes. En refusant d’autoriser une enquête nationale, vous refusez de tourner la tête pour regarder cet angle mort, l’angle où se passe la mort de ces femmes, jetées parce que considérées comme jetables.

  

Silence

 

Ma colère est grande, M. Harper, et aussi ma honte de vivre dans un pays où une partie de la population, et pas n’importe laquelle, celle qui est ici depuis bien avant l’homme blanc, se trouve ainsi déconsidérée. Génocide silencieux ? Les femmes autochtones sont-elles le visage de l’Homo sacer dont parle le philosophe Giorgio Agamben, cet exilé de l’intérieur, ce hors-la-loi (au sens où il n’est pas protégé par la loi) qui est tout simplement une vie biologique sans statut politique ? Ce citoyen qui n’en est pas un ?

 

Si ces disparitions n’étaient pas celles de 1181 femmes autochtones, M. Harper, mais de 1181 hommes blancs, des hommes ordinaires, est-ce que vous seriez tout aussi silencieux, du haut de votre colline parlementaire, confiant calmement les enquêtes aux corps policiers ? Est-ce que vous resteriez impassible devant le sort de ces hommes violés, meurtris, battus, mutilés, assassinés, enfermés dans un sac et jetés dans une rivière ? Des hommes comme vous, M. Harper. Des hommes blancs, bien ordinaires.

 

Je doute très fort que vous ne diriez rien. Je soupçonne même que vous lanceriez une enquête en quatrième vitesse, et bien avant que le nombre soit monté à 1181. Je soupçonne une mobilisation sans précédent des forces policières, voire la loi des mesures de guerre, des militaires dans les rues pour stopper la disparition de leurs pareils. Imaginez, un instant, la disparition, sur une période de 30 ans, de 1181 hommes blancs. Imaginez cela, M. Harper, et après que vous l’aurez fait, venez nous dire qu’il n’y aura pas d’enquête nationale sur la disparition des femmes autochtones. Venez l’annoncer avec cette assurance qui est la vôtre, l’assurance de celui que ces violences ne concernent pas.