Le «Compostelle autochtone» atteint l’Ungava

Par Chantal Cleary | avr. 07, 2015
Le Dr Stanley Vollant prêche pour l’éducation auprès des Premières Nations
 
Le chirurgien Stanley Vollant a entamé en 2010 le « chemin innu », sorte de Compostelle autochtone.
Photo: Innu Meshkenu
Le chirurgien Stanley Vollant a entamé en 2010 le « chemin innu », sorte de Compostelle autochtone.

Le 25 mars dernier, 18 marcheurs inuits, innus et naskapis ont été accueillis en héros à Kuujjuaq au terme d’une marche hivernale de plus de 460 kilomètres à travers la toundra. Près d’un mois plus tôt, le groupe avait quitté Schefferville en direction du nord. Leur pèlerinage reprenait un itinéraire pratiqué pendant plusieurs siècles — notamment par d’intrépides livreurs de courrier — mais il y avait plus de 60 ans qu’une telle marche n’avait pas eu lieu.

 

Feux d’artifice, spectacle aérien, banquets et activités protocolaires ont donné à la capitale du Nunavik un air de fête à l’arrivée des marcheurs. Ceux-ci ont eu droit à une réception officielle à la mairie, mais la plupart avaient plutôt envie de prendre une douche — la première en quatre semaines.

 

Ce segment constitue l’étape la plus nordique de l’Innu Meshkenu (« le chemin innu ») consistant à rallier à pied le territoire des 11 Premières Nations du Québec et du Labrador (6000 km au total) en six ans. Ce « Compostelle autochtone » est entamé en 2010 par le chirurgien Stanley Vollant, qui parcourt le pays pour redonner aux Premières Nations la fierté de leurs traditions et inspirer aux jeunes l’envie des études. Ce semeur d’espoir ne se laisse pas abattre par le terrible bilan social qui caractérise les communautés autochtones et inuites du Québec : décrochage scolaire, toxicomanie, chômage, violence familiale, suicide.

 

J’ai eu l’occasion de partager l’intimité des marcheurs pendant 12 jours sur les 160 derniers kilomètres de l’expédition. J’y étais à titre de documentariste des Productions NovaMédia, de Rouyn-Noranda, chargé d’un long métrage sur le périple du Dr Vollant. Mais j’y étais aussi pour mon propre plaisir. « La géographie s’apprend par les pieds », aime dire Louis-Edmond Hamelin. Pas seulement la géographie, monsieur ! Comment comprendre un pays sans y promener ses bottes ? Et, pour les sens, il y a la lumière de cet hiver si pur, les aurores boréales, la neige et le vent…

 

J’y étais aussi pour me plonger dans cette étrange société des nations, naguère autarcique et nomade, devenue sédentaire et obèse, diabétique et déboussolée. Dans les communautés autochtones où le moteur à explosions a eu l’effet d’une bombe (on n’y marche plus qu’en cas d’absolue nécessité) et où le Pepsi et la friture obstruent les artères dès l’enfance, les cinq à sept heures de raquette quotidienne et le ragoût de lagopède auront été comme une pause santé. Heureusement, certains convertis marcheront plus souvent après leur aventure.

 

Indifférence nationale

 

C’est dans la quasi-indifférence des médias nationaux que cet exploit s’est conclu. Les grands réseaux s’intéressent aux autochtones quand ils se suicident plus que d’habitude, quand ils se font manger par les chiens (Lac-Simon, 17 décembre 2010) ou, bien entendu, quand ils bloquent les routes. La majorité silencieuse aurait pourtant tout à gagner à être mieux informée sur ces peuples rieurs et généreux, où tout ne va pas toujours mal.

 

Le blanc marcheur transporté dans l’Ungava est subitement la minorité visible. Il remarque que, sur le plan anthropologique, le territoire québécois abrite des nations aux indiscutables richesses patrimoniales. Innus, Naskapis et Inuits ont conservé leur langue ancestrale en dépit de l’acculturation généralisée qui a fait disparaître celle des Hurons-Wendats, notamment. Le système scolaire leur permet de garder vivantes ces langues dès les premières années d’école. Résultat : l’inuktitut est parlé par 98 % des Inuits et plusieurs d’entre eux possèdent une deuxième, voire une troisième langue.

 

Cela dit, l’école parvient mal à conserver les jeunes jusqu’à la fin du secondaire. Dans la plupart des réserves, les jeunes errent dans les rues après avoir abandonné leurs chances de se forger un futur. Plusieurs jeunes filles quittent l’école à l’âge de 14 ou 15 ans parce qu’elles sont enceintes.

 

Le Dr Vollant n’est pas un pèlerin comme les autres. Il porte un message. À le voir tirer son lourd traîneau de bois (don d’un aîné de Pessamit), à l’entendre prêcher le respect des traditions et s’agenouiller, le soir, devant les pieds enflés des marcheurs pour les soigner, on constate qu’il incarne l’humilité. Sans compter que le cinquantenaire à figure christique est toujours le plus ardent fendeur de bois, ramasseur de sapinage, monteur de tente… et le premier réveillé du groupe. Il a entrepris le voyage en état d’épuisement et a contracté quelques jours plus tard une bronchite qui lui a fait cracher ses poumons jusqu’aux rivages de la Coksoak. Ce marcheur réputé infatigable a dû puiser dans ses dernières ressources. Le visage couvert d’engelures, il a failli tout abandonner un jour de grand froid. « J’ai eu envie de me coucher par terre pour me reposer un instant, raconte-t-il. Je savais que, si je le faisais, je ne me réveillerais pas. »

 

Les autochtones ont plus besoin d’un guide que d’un martyr et, heureusement, il a fini par rejoindre le groupe, dont la plupart des membres avaient été transportés par motoneige ce jour-là. « Il faut mettre ses petits bobos de côté si on veut avancer dans la vie », dit ce médecin devenu chirurgien en dépit de sa peur du sang.

 

Plan Nord et main-d’oeuvre

 

Le plus grand apport de ce leader naturel demeure la promotion, au quotidien et sur tous les tons, de la scolarisation. Je l’ai vu à maintes reprises déposer son stéthoscope au cou d’écoliers en leur répétant un message similaire. « Quand je reviendrai dans ton village, j’aurai les articulations blessées pour avoir trop marché. C’est toi qui me guériras. »

 

Malgré les possibilités d’emplois qui s’ouvrent dans le Nord, rien n’est possible pour les autochtones sans une formation scolaire, estime-t-il. Le lendemain de son arrivée, il a donné quatre conférences devant les écoliers de Kuujjuaq. C’est avec émotion qu’il m’a confié, au terme de sa journée, qu’une jeune femme était venue le voir pour lui annoncer qu’elle voulait devenir médecin. Sa réponse : « Tu en es capable. » Il incite aussi les jeunes à devenir enseignants, ingénieurs, avocats, pour que les Premières Nations défendent mieux leurs droits et affirment leurs identités.

 

La marche de Stanley Vollant, c’est aussi un acte politique.