Comprendre le passé pour aller de l’avant

Par Chantal Cleary | déc. 14, 2015

C’est un regard inédit sur la situation des femmes des Premières Nations et sur les séquelles de décennies de violences institutionnelles et systémiques ayant affligé leurs communautés que pose l’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ) dans un rapport obtenu par Le Devoir sur les femmes autochtones disparues ou assassinées au Québec.

 

Le document, qui est dévoilé aujourd’hui et qui recommande la création d’une stratégie de prévention, d’accompagnement et d’intervention en matière de violence, est le fruit de dizaines de témoignages récoltés au sein des onze nations de la province où au moins 46 homicides de femmes autochtones ont été perpétrés entre 1980 et 2012, selon la Gendarmerie Royale du Canada.

 

Au coeur de l’enquête se trouve la notion de méfiance, qui caractérise les relations entre les Autochtones et les institutions, résultat de décennies de violences institutionnelles et systémiques.

 

« Il y a quelque chose en arrière de ça [les politiques coloniales, les pensionnats] qui pousse aujourd’hui le système de services sociaux à aller chercher les jeunes, les Autochtones à fuir la communauté, le service de police à ne pas écouter et aider les femmes… C’est désolant de vivre avec ça et de dormir avec ça », résume ainsi une des 61 personnes que FAQ a rencontrées dans le cadre de son enquête.

 

Dans ses pistes d’action, FAQ mise sur la solidarité, l’entraide, le soutien des familles, la collaboration entre les milieux (autochtones et non autochtones ; communautaires et urbains), la sensibilisation et l’éducation à la réalité autochtone. Ce sont là autant de mesures qui nécessitent une prise de conscience commune et une compréhension des événements qui ont amené les femmes autochtones à être vulnérables aux enlèvements et aux assassinats.

 

À ce chapitre, l’enquête révèle une grande réticence quand vient le moment, pour les femmes autochtones, de faire appel à des services d’aide ou à des personnes en position d’autorité.

 

Des travailleurs sociaux vus comme des « voleurs d’enfants »

 

« Les premiers contacts des Autochtones avec les services sociaux ont été établis au moment où le ministère des Affaires indiennes confiait aux travailleurs sociaux le mandat de transférer les enfants autochtones des communautés vers un pensionnat », rappelle le rapport, en citant Raven Sinclair, professeure de travail social à l’université de Regina. Puis, les travailleurs sociaux ont « choisi » les enfants qui seraient remis à des familles d’accueil pendant la Rafle des années 1960.

 

« Ainsi, les Autochtones ont souvent associé les interventions des travailleurs sociaux aux politiques assimilatrices du gouvernement. À ces intervenants, on a donc collé l’étiquette de voleurs d’enfants, de destructeurs de familles et d’oppresseurs des Premières Nations », analyse encore la professeure Sinclair.

 

En outre, la Direction de la protection de la jeunesse applique des critères choisis en fonction des réalités allochtones pour évaluer les parents, rappelle le document. FAQ donne l’exemple d’enfants placés dans des familles d’accueil géographiquement très éloignées de leurs communautés d’origine. « La distance séparant les parents de leurs enfants pouvait représenter un obstacle important pour leur rendre visite », note l’organisme. « […] ces parents, disposant souvent de ressources limitées, étaient accusés d’avoir démontré trop peu d’intérêt envers leur enfant pour lequel on recommandait en conséquence un placement à long terme. »

 

La DPJ vue comme une menace

 

Les impacts de ces relations de méfiance entre services sociaux et Autochtones sont nombreux et peuvent mettre des vies en danger, note aussi l’enquête. « Un aspect dissuasif majeur pour les femmes autochtones quant à la dénonciation de la violence consiste en la crainte que la Direction de la protection de la jeunesse leur retire leurs enfants », souligne par exemple FAQ.

 

La violence est aussi largement évoquée dans le document, qui revient sur certaines dispositions de la Loi sur les Indiens, notamment celles qui prévoyaient jusqu’en 1985 qu’une femme indienne perde son statut lorsqu’elle épousait un non-Indien. En se trouvant ainsi privées de leurs droits de résidence dans la réserve, de leurs « droits d’appartenance à la bande, de la possibilité de fréquenter le territoire et d’y recevoir des services », les femmes échappaient à la solidarité de leurs communautés et se trouvaient en position vulnérable, explique FAQ.

 

Encore aujourd’hui, les autochtones qui quittent leurs communautés s’exposent à la précarité, en matière de logement par exemple. « À la minute où ils apprennent que nos clientes sont autochtones, ils disent “l’appartement est loué”. Ils demandent directement : […] “Êtes-vous autochtone ?” », a rapporté une intervenante.

 

Jeannine Raphaël, dont la grande soeur Gilberte a été assassinée, en sait quelque chose. Sa soeur a été refusée en maison d’hébergement parce qu’elle « était en consommation », a-t-elle raconté. « Et comme par hasard, elle a rencontré quelqu’un qui vivait la même chose, c’était une non-Autochtone, et c’est ce soir-là qu’elle s’est fait poignarder. »

 

Des communautés tissées serrées 

 

Qu’elles soient isolées des leurs en raison de la loi, pour fuir la violence ou dans l’espoir de trouver une vie meilleure, les femmes qui quittent des communautés s’exposent à plusieurs menaces, a remarqué FAQ. « L’entraide, la solidarité et l’appartenance, ces valeurs fondamentales qui ont permis aux Autochtones de résister au colonialisme malgré des atteintes continues à leurs cultures et à leur intégrité, se voient aujourd’hui sérieusement menacées », juge le rapport.

 

Mais l’appartenance à une communauté tissée serrée a aussi des désavantages, a observé FAQ. « La dénonciation peut apparaître comme une entrave à la cohésion de la communauté ou de la famille. Il est en effet difficile de dénoncer les actes de violence en communauté dans un contexte où tous et toutes connaissent l’agresseur, car on dénonce alors un membre de sa famille, une connaissance, un ami, un voisin », a-t-on remarqué.

 

De la même manière, la proximité entre les forces de l’ordre et la population, bien que souhaitable dans certains cas, « peut constituer une barrière importante quand il s’agit de dénoncer la violence familiale », souligne FAQ.

 

Pour une approche policière différente

 

« Souvent, le frère ou l’oncle travaille et c’est le beau-frère qui a fait l’agression », a témoigné un membre d’un corps policier autochtone. Comme d’autres, il a suggéré la mise en place d’un système de prêts ou d’échange entre services de police lors d’enquêtes, et ce, afin d’« éviter que ce soit des gens qui se connaissent qui interagissent ».

 

L’inégalité de la formation des policiers — certains sont beaucoup plus éduqués sur les réalités autochtones que d’autres — pose aussi problème, selon FAQ. « La frustration et le sentiment d’impuissance que peuvent ressentir les familles en raison de ce qui leur apparaît comme un travail peu engagé des policiers ou des enquêteurs occasionnent beaucoup de souffrance et d’incompréhensions », note le rapport.

 

L’attitude « culpabilisante ou moralisatrice » des intervenants est elle aussi nuisible, de l’avis des personnes interviewées. « Elle est arrivée à l’hôpital, elle était en état de choc, et elle dit : “J’ai été violée”. Et elle sent l’alcool. Et c’est comme… ils ne les prennent pas au sérieux », a ainsi rapporté une intervenante en milieu urbain.