Les enfants autochtones abandonnés par Ottawa

Par Chantal Cleary | janv. 27, 2016
Les libéraux n’ont pas dit combien il en coûterait pour rééquilibrer ces investissements et éliminer la discrimination soulevée par le Tribunal

27 janvier 2016 |Marco Fortier | Canada

Le gouvernement fédéral a fait preuve de discrimination raciale envers les enfants des réserves autochtones dans son financement des services à l’enfance, a tranché le Tribunal canadien des droits de la personne.

Sévèrement blâmé pour avoir négligé des milliers d’enfants autochtones, le gouvernement fédéral s’est engagé à investir massivement pour mettre fin à la discrimination systématique envers les Premières Nations.

Durant des années, Ottawa a dépensé jusqu’à 34 % de moins pour les soins aux enfants autochtones les plus vulnérables, dont des handicapés, comparativement aux enfants du reste du Canada. Le Tribunal canadien des droits de la personne a dénoncé mardi cette nouvelle « discrimination » envers les enfants des Premières Nations et ordonné à Ottawa de prendre ses responsabilités. 

Il s’agit non seulement d’unequestion d’argent, mais de négligence pure et simple, selon le Tribunal. Ottawa a ainsi retiré de leur famille — et même de leur communauté — des milliers d’enfants plutôt que de leur fournir des soins de base comme un fauteuil roulant ou des médicaments, pourtant offerts aux enfants du reste du pays. 

Selon Statistique Canada, 48 % des 30 000 enfants qui sont en famille d’accueil au Canada sont des autochtones. Mais ceux-ci représentent à peine 4 % de la population canadienne. 

Ce jugement montre une fois de plus des failles importantes dans les politiques fédérales envers les autochtones, un peu plus d’un mois après le dépôt du rapport final de la Commission vérité et réconciliation. La Commission avait conclu, après six ans d’audiences, que le Canada s’était livré à un « génocide culturel » en forçant des dizaines de milliers d’enfants à aller étudier dans des pensionnats religieux où ils ont subi toutes sortes d’abus. 

« Ces enfants ont subi ces traitements en raison de leur race ou de leur origine ethnique », écrit le Tribunal dans sa décision de 177 pages publiée uniquement en anglais, et non dans les deux langues officielles. 

« Ces impacts perpétuent le désavantage historique et le traumatisme subis par les peuples autochtones, notamment en raison du système des pensionnats religieux », précise le jugement.

 

Investissements massifs 

Ce coup de semonce du Tribunal des droits de la personne survient après une bataille de neuf ans menée par le gouvernement fédéral — alors dirigé par les conservateurs de Stephen Harper —, qui a tout fait pour éviter d’être jugé par le Tribunal. Ottawa a dépensé plus de 5 millions de dollars en frais juridiques pour contester les faits allégués par une société d’aide aux enfants autochtones et par l’Assemblée des Premières Nations.

Le gouvernement Trudeau a accueilli favorablement le jugement et assuré qu’il prendrait toutes les mesures qui s’imposent pour rétablir les soins aux enfants autochtones. 

« Nous devrons augmenter de façon considérable l’argent investi dans les programmes d’aide aux enfants », a réagi Carolyn Bennett, ministre des Affaires autochtones et du Nord, dans les heures suivant la publication du jugement. Le député Charlie Angus, du Nouveau Parti démocratique, a estimé que la facture peut s’élever à plusieurs centaines de millions de dollars. 

« Nous devons évaluer les besoins et accorder un financement en conséquence. Nous devons mettre fin aux inégalités. Certaines communautés ont des besoins désespérés. Nous allons travailler avec les provinces, les territoires et nos partenaires pour y arriver », a ajouté la ministre Bennett.

Elle s’est engagée à retirer des enfants de familles d’accueil, surtout des enfants handicapés. Preuve du sérieux des libéraux, elle a rappelé que le gouvernement de Paul Martin, dont elle faisait partie, s’était engagé avec l’accord de Kelowna à investir massivement dans les programmes sociaux destinés aux autochtones — y compris les soins de santé, le logement et les infrastructures, dont le traitement de l’eau potable. 

La ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, une autochtone qui siégeait à l’Assemblée des Premières Nations lorsque la poursuite a été déposée en 2007, a dit vivre « une bonne journée ». « Nous allons nous assurer que tous les enfants dans ce pays ont ce qu’il faut pour s’épanouir. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Nous avons une obligation de résultat. »

Cindy Blackstock, de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations, qui était à l’origine de la poursuite, a demandé au gouvernement Trudeau d’agir au plus vite. Elle a fait appel à la Commission canadienne des droits de la personne après avoir siégé à un comité fédéral qui avait révélé de graves lacunes dans les services aux enfants autochtones. Mais ses conclusions étaient restées lettre morte.