Les saines habitudes de vie selon Stanley Vollant : entrevue exclusive

Par Chantal Cleary | sept. 13, 2016

Premier chirurgien autochtone du Québec, le Dr Stanley Vollant s’est donné pour mission d’entreprendre une marche, amorcée en 2010, de 6 000 km à travers les différentes communautés autochtones de l’est du Canada.

Au terme de son périple, Stanley Vollant aura visité l’ensemble des Premières Nations du Québec et du Labrador, mais aussi quelques communautés au Nunavik, en Ontario et au Nouveau-Brunswick. L’un de ses principaux chevaux de bataille : la promotion des saines habitudes de vie auprès des jeunes Autochtones. 

Heureuse d’accueillir Stanley Vollant au sein de son groupe de blogueurs, l’équipe de Veille Action vous présente aujourd’hui une entrevue dans la foulée de son premier billet « Nos grands parents étaient des athlètes ».  

Stanley Vollant, vous insistez souvent sur l’importance, pour les jeunes Autochtones, de renouer avec de saines habitudes de vie. Pourquoi s’agit-il de quelque chose d’important pour vous ?

Chemin faisant, à travers les 5 500 km de marche que j’ai complétés jusqu’à présent, j’ai réellement pris la mesure du niveau de force, de courage et de résilience de mes grands-parents et des générations, proches et moins proches, qui nous ont précédés. Ils ont vécu sur le territoire tout au long de leur vie, peu importe les saisons et les conditions climatiques. Ils évoluaient dans un environnement favorable à la marche, le canot ou encore la raquette. C’est un mode de vie qui leur permettait d’être physiquement actifs et de manger sainement — ce qu’on appelle aujourd’hui de « saines habitudes de vie ». 

À quoi faites-vous référence quand vous parlez de « saines habitudes de vie » ?

Mes grands-parents pratiquaient quotidiennement un mode de vie qui exige des capacités physiques, mais pas seulement. Les dimensions mentales, émotionnelles et spirituelles de la santé sont également très importantes. C’est donc dans une perspective holistique que j’aborde les saines habitudes de vie. Nos ancêtres étaient des athlètes de ce point de vue. Grâce à leurs capacités, ils ont été en mesure de défier des conditions de vie parfois très difficiles. Tout comme les 1 300 000 Premières Nations et Inuits au Canada, j’en suis la preuve vivante. Je pense que cet héritage de mes grands-parents est encore en moi et qu’il en est de même pour l’ensemble des Autochtones au Canada. 

« En reprenant possession de notre histoire et de notre identité, nous nous rendons compte que nous avons de grandes forces intérieures. »

Quels sont les facteurs qui expliquent les changements d’habitudes de vie qu’on a observés chez les membres des Premiers Peuples au cours des dernières décennies ?

Effectivement, le mode de vie des Premiers Peuples a évolué rapidement au cours du 20e siècle, mais on peut remonter à la colonisation pour expliquer le phénomène. Les politiques d’assimilation, qui se sont notamment actualisées par la création des pensionnats et des réserves, représentent l’aboutissement de la colonisation. Elles nous ont coupés de nos racines culturelles et du mode de vie traditionnel, en nous plaçant dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’État. L’insuffisance, voire l’absence d’autodétermination, constitue aussi un des facteurs qui nous ont fait oublier les qualités qui nous habitent pourtant toujours.

 

Ce mode de vie sain, tel que vous nous le décrivez, peut-il se raviver ?

Avant tout, collectivement, nous devons nous rappeler dignement de nos grands-parents et de nos arrière-grands-parents, comme des battants, qu’ils soient chasseurs, pêcheurs, guerriers, etc. En reprenant possession de notre histoire et de notre identité, nous nous rendons compte que nous avons de grandes forces intérieures. Nous nous donnons ainsi l’opportunité de renouveler notre fierté, notre résilience et notre courage. C’est ce message que je porte en premier lieu auprès des jeunes. J’y associe ensuite les saines habitudes de vie comme une façon de mettre en pratique cette reconnaissance que nous avons de nous-mêmes et de développer notre plein potentiel. Je suis convaincu que nos jeunes ont la capacité de se mettre en mouvement.

« Tout comme la résilience, nous portons encore la valeur de l’entraide en nous. Il faut miser dessus pour mobiliser les hommes, les femmes, les parents, les aînés. »

À partir de l’expérience d’Innu Meshkenu, quelles seraient les stratégies à expérimenter pour faciliter l’adoption des saines habitudes de vie dans les communautés autochtones ?

En ce qui concerne l’exercice de mémoire que nous devons à nos ancêtres, le rôle de l’école est important. Les enseignants peuvent démontrer que, dans l’histoire récente, les membres des Premiers Peuples étaient des individus résilients et fiers, et que ces qualités se traduisaient dans leur mode de vie. Il s’agit de montrer aux jeunes qu’en puisant dans ce mode de vie, ils ont tous le potentiel d’atteindre leur rêve. Parallèlement, il est clair que la pratique des activités physiques et sportives est facilitée par l’accessibilité à des infrastructures comme des gymnases ou des patinoires. Mais il ne faudrait pas limiter l’environnement physique à ces seules infrastructures. Le stade autochtone, c’est le milieu naturel ! Dans la plupart des communautés, il est à portée de main, notamment pour renouer avec les activités dites traditionnelles, comme le canot, la raquette, la marche, la cueillette, etc.

Après, c’est évident qu’il faut une structure et des intervenants, des entraîneurs, bref des ressources significatives, pour faire vivre les infrastructures et rendre accessible le milieu naturel. Dans cette perspective, je pense notamment que le bénévolat est une richesse que nous sous-estimons actuellement. L’entraide était au cœur des valeurs de nos ancêtres. Elle était omniprésente. Chez les Innus, nous utilisons le terme mamuitun qui image le fait qu’ensemble, les chasseurs vont survivre en s’entraidant, mais qu’individuellement, ils vont mourir. Cet état d’esprit s’est affaibli face à l’individualisme qui gagne les communautés, mais, tout comme la résilience, nous portons encore la valeur de l’entraide en nous. Il faut miser dessus pour mobiliser les hommes, les femmes, les parents, les aînés. 

Au palier national, on peut également renforcer le soutien aux structures qui se mettent en place dans les communautés. Le développement des compétences des ressources locales, leur mise en réseau, le partage des bonnes pratiques sont des stratégies nécessaires, si on veut susciter un changement. 

« Le stade autochtone, c’est le milieu naturel ! »

 

Comment les décideurs locaux peuvent-ils s’impliquer, selon vous ?

Ils doivent se sentir véritablement engagés dans l’action, pas uniquement sur le plan politique. Les responsabilités des élus ne se limitent pas aux négociations territoriales. L’enjeu est important, mais le mieux-être de la population doit également faire partie des priorités. Il ne s’agit pas ici de le voir simplement comme une question d’argent. Les orientations politiques doivent avant tout viser le développement du plein potentiel des membres de la communauté et leur santé, d’un point de vue holistique. Ainsi viendra l’autodétermination individuelle et communautaire. 

Une communauté où il fait bon vivre, où on se sent en sécurité, ça donne des conditions de vie facilitantes pour adopter et conserver des saines habitudes de vie, mais l’inverse est tout aussi vrai. Il y a toutes sortes d’améliorations possibles pour renforcer la qualité de vie des Premières Nations et je souhaite que nos dirigeants puissent renouveler leur vision en matière de mieux-être et en faire leur agenda prioritaire, tout particulièrement pour les jeunes générations. 

Pour en savoir plus sur le projet Innu Meshkenu   

Veille Action – 12 septembre 2016