Clinique de pédiatrie sociale en territoire attikamek : le financement gouvernemental se fait attendre

Par Chantal Cleary | juil. 05, 2018

« On est comme en impasse », lance la présidente intérimaire du Centre de pédiatrie sociale de Manawan, Annette Dubé. Le projet d'établir une clinique de pédiatrie sociale dans cette communauté attikamek de Lanaudière, avec l'appui de la Fondation du Dr Julien, est ralenti par un litige fédéral-provincial. Québec hésite à subventionner la future clinique puisque Manawan est en territoire autochtone, ce qui relève normalement du gouvernement fédéral.

Un texte de Dominic BrassardTwitterCourriel

« C'est discriminatoire », affirme Annette Dubé. Pour elle, rien ne justifie que le gouvernement provincial rejette ainsi la demande de financement de Manawan. En temps normal, ailleurs au Québec, lorsque la Fondation du Dr Julien appuie une telle initiative, la subvention gouvernementale est presque automatique.

Le chef de la communauté attikamek de Manawan, Jean-Roch Ottawa, s'en désole également. « De se faire dire par les gouvernements, non, vous n'avez pas accès aux programmes... C'est tout le temps de même avec les gouvernements. Ils se lancent toujours la balle. »

Le chef de la communauté attikamek de Manawan, Jean-Roch Ottawa.
Le chef de la communauté attikamek de Manawan, Jean-Roch Ottawa, dit que la clinique de pédiatrie sociale répondra à un besoin. Photo : Radio-Canada/Dominic Brassard

Aux dires du Dr Gilles Julien, « l'entente entre la Fondation du Dr Julien et le gouvernement du Québec ne couvrait pas les communautés autochtones à cause justement de ces juridictions compliquées fédéral-provincial en santé ». Il demeure néanmoins optimiste que les deux paliers de gouvernements trouvent un terrain d'entente rapidement.

Le médecin, qui a déjà travaillé à Manawan, dit que sa fondation a tout de même décidé d'aider la communauté attikamek: « En attendant, on a compensé un peu financièrement. Et ce n'est pas l'argent du gouvernement du Québec qui vient supporter les centres de pédiatrie sociale... C'est de l'argent qu'on a pris via notre fondation pour les aider », dit-il.

Discussions

Que ce soit à Québec ou à Ottawa, les deux gouvernements affirment s'entendre sur la pertinence d'un tel service en territoire autochtone. Les différents acteurs dans ce dossier doivent d'ailleurs se rencontrer en juillet pour trouver des solutions.

Par courriel, une porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec précise que « le développement d'un tel centre sur communauté [autochtone] s'avère une première pour le Québec » et que « certaines démarches doivent être préalablement entreprises afin de s'assurer d'un partenariat avec le gouvernement fédéral ».

Pour sa part, Services aux Autochtones Canada dit appuyer la « démarche des Attikameks de Manawan dans la mise en place d'un centre de pédiatrie sociale ». Dans un courriel, le ministère ajoute que les rencontres entre les différents partenaires permettront de clarifier l'implication du gouvernement fédéral quant à son déploiement ».

Un besoin

« Si on veut sortir du marasme dans lequel on est présentement, bien ça prend ça pour le bien-être des enfants », déclare le chef de Manawan, Jean-Roch Ottawa. « C'est un besoin pour nous, la pédiatrie sociale », ajoute-t-il.

Alexandre Deslauriers St-Jean, infirmier clinicien et directeur du Centre de pédiatrie sociale de Manawan.
Alexandre Deslauriers St-Jean espère que les gouvernements provincial et fédéral s'entendront rapidement pour financer la clinique de pédiatrie sociale que Manawan s'apprête à implanter. Photo : Radio-Canada/Dominic Brassard

Le directeur du futur Centre de pédiatrie sociale de Manawan, Alexandre Deslauriers St-Jean, partage la vision du chef Ottawa: « On a 43 pour cent de la population qui a 18 ans et moins sur la réserve ici ». À son avis, ne pas financer ce programme, « c'est de mettre à part des gens qui sont vulnérables ».

Les jeunes Autochtones, les familles autochtones doivent respecter la Loi de la protection de la jeunesse. On leur demande de respecter ces lois-là, mais on ne leur donne pas les outils qui vont avec pour aider les parents à prendre soin correctement de leur enfant.

 Alexandre Deslauriers St-Jean, directeur du futur Centre de pédiatrie sociale de Manawan.

Pour Alexandre Deslauriers St-Jean, cette approche en santé pourrait sans aucun doute contribuer à améliorer les conditions de vie des enfants de la communauté. « À la base, être Autochtone, c'est un statut qui les met en vulnérabilité », dit-il. « On est éloignés des centres urbains. Donc ça va offrir des services de santé qu'ils ont parfois de la difficulté à obtenir facilement », précise-t-il.

Sa collègue infirmière en suivi de grossesse à Manawan, AndreeAnne Mattawa, croit qu'une clinique de pédiatrie sociale peut grandement améliorer l'accès aux soins de santé dans sa communauté. « Parce que en ce moment, dit-elle, nos enfants sont sur des listes d'attente longtemps avant d'être pris en charge ». La majorité doit ensuite effectuer le long trajet entre Manawan et Joliette pour consulter des spécialistes.

AndreeAnne Mattawa, infirmière en suivi de grossesse et infantile à Manawan.
Pas facile d'accéder à des services de santé pédiatriques lorsqu'on habite Manawan. La communauté attikamek doit souvent se rendre à Joliette, à 3 heures de route, pour obtenir certains services. Photo : Radio-Canada/Dominic Brassard

Un projet historique

Aux yeux du Dr Gilles Julien, ce projet de clinique de pédiatrie sociale à Manawan est « historique ». À son avis, plusieurs communautés autochtones veulent ouvrir un tel centre chez elles. Pour le médecin, « Manawan qui décide d'aller de l'avant avec le support total de sa communauté, tu ne peux pas laisser aller ça, c'est trop précieux ».

Le projet de Centre de pédiatrie sociale de Manawan a également reçu l'appui de l'artiste autochtone Samian qui voit dans cette idée un « gros pas en avant dans la santé des communautés autochtones ». Selon lui, « un centre de pédiatrie parrainé par la Fondation du Dr Julien, c'est quand même énorme! »

Samian se désole toutefois que les communautés autochtones fassent les frais de ces mésententes gouvernementales.

C'est fatigant de se lancer la balle entre le fédéral qui dit au Québec: « Bien là ce coup-ci, c'est vos Indiens"! Ou après ça le provincial qui renvoie ça au fédéral en disant: « Bien là écoutez, là c'est vos Indiens. Et il y a ce petit côté-là que je commence vraiment à être tanné

 Samian

L'artiste s'est pour sa part engagé à remettre les profits générés par la vente de son livre Enfant de la Terre à l'organisme responsable de la clinique de pédiatrie sociale de Manawan.

Pour Alexandre Deslauriers St-Jean, le temps presse. Il souhaite que les gouvernements s'entendent et s'impliquent financièrement dans le projet, sans délai. « La jeunesse sur les communautés autochtones, c'est une richesse », affirme l'infirmier clinicien. « C'est de faire en sorte qu'on aide à la réconciliation au Québec entre les Autochtones et le gouvernement provincial. Avec la commission Viens, je pense que ce serait un bon moment d'arrêter de faire de la politique sur le dos des Autochtones. »

La communauté attikamek de Manawan souhaite ouvrir sa clinique de pédiatrie sociale en septembre.